Türkiye Cumhuriyeti

Avrupa Birliği Daimi Temsilciliği

Konuşma Metinleri

Academia Diplomatica Europea, 18.01.2011

REMARQUES DE L’AMBASSADEUR SELIM KUNERALP,
DELEGUE PERMANENT DE LA TURQUIE AUPRES DE L’UNION EUROPEENNE,
ACADEMIA DIPLOMATICA EUROPEA
BRUXELLES, LE 18 JANVIER 2011

Reconfiguration géostratégique au Moyen-Orient
Analyse géopolitique du paysage régional (Turquie, Syrie, Iran, Israël)
La Turquie et les négociations d’adhésion

J’aimerais commencer par remercier l’Institut européen des Relations Internationales de m’avoir invité à prendre la parole ce soir. L’IERI est une institution prestigieuse et je lui suis reconnaissant de m’avoir offert cette possibilité.

Le sujet retenu pour ce soir est d’une très grande ampleur. Je ne pense pas qu’il soit possible de lui faire justice pendant l’espace de temps qui nous est imparti. Plutôt que répéter un certain nombre d’évidences qui seraient familières à un auditoire aussi bien informé que celui ici présent, je vais essayer de vous donner une perspective turque sur les sujets qui sont à notre ordre du jour ce soir. En m’orientant du général au particulier, à savoir des défis auxquels fait face le Moyen-Orient aujourd’hui, au processus d’adhésion de la Turquie, je vais essayer de démontrer que cette adhésion apportera une contribution positive à l’Union y compris dans ses relations avec le Moyen-Orient.

Quand on se remémore la période de la guerre froide au Moyen-Orient, il est clair qu’elle a été caractérisée par une stabilité relative, tout au moins pendant la majeure partie de cette période. Certes, plusieurs régimes ont changé souvent de manière violente dans la région pendant cette période, mais le jeu des alliances qui s’est mis en place vers la fin des années cinquante a empêché les dérapages. Les seuls conflits armés que la région a subis pendant cette période se sont déroulés entre Israël et des pays arabes. En dehors du bref épisode de l’expédition de Suez de 1956, il n’y a pas eu d’intervention militaire de pays étrangers à la région. A la suite des changements de régimes qui ont eu lieu dans le courant des années 1950 en Egypte et en Irak, l’Occident a perdu l’influence qu’il exerçait sur ses deux pays et le Moyen-Orient s’est retrouvé divisé entre pays proches de l’Occident d’une part, et de l’Union soviétique de l’autre. Cependant l’Egypte de Nasser n’a pas réussi à établir son hégémonie sur le monde arabe et les diverses tentatives d’unification autour de l’Egypte ont échoué. Cette situation a continué jusqu’à la fin de la guerre froide. Même la révolution islamique en Iran n’a pas essentiellement transformé cet équilibre car le régime mis en place en Iran après la chute de la monarchie a rapidement pris ses distances par rapport à l’Union soviétique. Le soutien indirect apporté par l’Occident à l’Irak pendant sa guerre avec l’Iran n’a pas été suffisamment déterminant pour modifier l’équilibre dans ce conflit.

En ce qui concerne la Turquie, cette situation ne manquait pas d’avantages. La politique étrangère de la Turquie, depuis qu’elle s’est constituée en état moderne avec la proclamation de la république en 1923, a été basée sur le désir de se tenir à l’écart de conflits, armés ou non, qui ont sévi dans sa région. La stabilité relative observée dans la région pendant la guerre froide a facilité la mise en œuvre de cette politique qui a été interprétée par certains comme une indifférence par rapport aux problèmes dont souffrait la région. Son appartenance ferme à l’alliance occidentale était vue avec méfiance par certains pays de la région plutôt alignés avec le bloc soviétique.

Tout cela a changé avec la fin de la guerre froide. L’Histoire n’a pas pris fin, au contraire, elle s’est accélérée. Une fois la confrontation entre blocs terminée, certains pays de la région se sont sentis plus libres dans la poursuite de ce qu’ils percevaient comme étant leurs intérêts. Je me trompe peut-être, mais il me semble que l’invasion du Koweït par l’Irak en 1990 n’aurait pas été possible si l’Union soviétique n’en avait pas été à son dernier souffle. A mon avis, si elle avait encore été au faîte de sa puissance, l’URSS aurait empêché un pays ami comme l’Irak d’attaquer un pays aussi crucial pour l’Occident qu’est le Koweït. Il faut également se souvenir du fait que la Russie ne s’est pas opposée, y compris au Conseil de Sécurité de l’ONU à l’intervention militaire des Etats-Unis en Irak. Une telle chose aurait été impensable à l’époque de la guerre froide.

C’est donc la fin de la guerre froide qui a mené à la reconstitution géostratégique de la région. Le jeu des alliances ayant pris fin, le choix pour les états de la région était entre l’isolation et le rapprochement avec l’Occident. Certains ont renforcé leurs liens avec lui, d’autres ont préféré se confiner dans une isolation boudeuse. Les dérapages ont commencé à devenir plus fréquents. Le problème israélo-arabe s’est compliqué encore plus, là encore comme suite indirecte de la fin de la guerre froide. En effet, c’est l’effondrement de l’Union soviétique qui a permis à la communauté israélite de ce pays d’émigrer par millions vers Israël. Or le moins que l’on puisse dire des nouveaux arrivés est qu’ils ont eu pour le problème israélo-arabe une vision différente de celle de la génération fondatrice de l’Etat.

Face aux nouveaux défis, la Turquie s’est sentie obligée de prendre un rôle plus actif dans sa région. En dehors des transformations d’ordre politique que j’ai très brièvement évoquées, les impératifs économiques ont également obligés la Turquie à s’intéresser de plus près à ce qui se passait au-delà de ses frontières méridionales et orientales. Les pays du Moyen-Orient se sont transformés au cours des deux dernières décennies en des partenaires économiques de premier plan pour la Turquie. La stabilité et la prospérité de la région est devenue à ce titre aussi un objectif important pour la Turquie, car sans elles il n’est pas possible aux relations économiques de se développer. Déjà dans le courant des années 1980, l’Irak était devenu pour la Turquie son deuxième partenaire commercial, après l’Allemagne. Des compagnies turques avaient aussi décroché des contrats de construction importants dans ce pays, mais également dans d’autres pays de la région. La stabilité de la région était donc devenue pour la Turquie un objectif extrêmement important pour lui permettre de sauvegarder ces liens économiques.

L’invasion du Koweït par l’Irak et la mise en place très rapide par l’ONU de sanctions économiques sévères ont frappé la Turquie de plein fouet. Le marché crucial que représentait l’Irak a disparu d’un jour à l’autre et l’économie turque s’en est retrouvée profondément déstabilisée. Les zones frontalières de l’Irak ont été profondément frappées par cette crise et la conséquence immédiate a été d’en faire profiter le terrorisme qui s’est nourri du marasme économique et du chômage provoqués par cette situation. Il faut bien reconnaitre que la communauté internationale n’a pas fait beaucoup d’efforts pour aider la Turquie à se trouver des marchés alternatifs et les encouragements reçus ont été d’ordre verbal plutôt que concrets. Il s’en est suivi en Turquie une grande méfiance pour tout ce qui concerne les sanctions économiques mises en place dans notre région.

Je sais bien que ce soir nous ne traitons essentiellement que du Moyen-Orient mais je voudrais rappeler en quelques mots que la fin de la guerre froide a eu des conséquences dans d’autres régions limitrophes de la Turquie, à commencer par le Caucase et les Balkans. Partout dans ces deux régions, de nouveaux conflits ont éclaté qui n’auraient pas pu le faire si la guerre froide avait toujours existé car les ressentiments divers qui les ont provoqués étaient à l’époque occultés par la présence d’états supranationaux comme l’Union soviétique ou la Yougoslavie. De peur de mettre le feu aux poudres, l’Occident prenait bien garde d’encourager les revendications et les micro-nationalismes dont les conséquences plus tard ont été tellement couteuses, comme tout le monde sait.

Je ne tiens nullement à me présenter comme un nostalgique de la guerre froide, loin de là. J’observe simplement que les relations entre pays de la région qui se regardaient comme des chiens en faïence par-dessus les murailles établies par la guerre froide étaient plus simples à gérer qu’elles ne le sont devenues plus tard.

Le fait est qu’à partir des années 1990, la Turquie a dû faire face à une situation bien plus instable que celle à laquelle elle était habituée. En ce qui concerne les conflits des Balkans et du Caucase, elle s’est retrouvée tiraillée par différentes communautés ethniques héritées de l’Empire ottoman qui désiraient qu’elle prenne position pour telle ou telle partie dans tel ou tel conflit. En effet, il ne faut pas oublier que la Turquie d’aujourd’hui est une espèce de mosaïque où se retrouvent un grand nombre d’ethnies diverses qui ont gardé des liens étroits avec leur contrées d’origine. Ainsi il existe en Turquie un plus grand nombre de citoyens d’origine bosniaque que de bosniaques en Bosnie-Herzégovine. De même pour les Abkhazes de Géorgie pour ne nommer qu’eux. Chacune de ces communautés représente un groupe de pression farouche dont tous les gouvernements qui se sont succédés pendant les quelques vingt dernières années ont dû tenir compte.

Pour en revenir au Moyen-Orient, la Turquie a été contrainte par la force des choses à jouer un rôle plus actif bien que modérateur dans la région. L’objectif d’assurer la stabilité et la prospérité de la région pour le bénéfice de tout et chacun reste inchangé. C’est pourquoi la Turquie a vu d’un assez mauvais œil l’invasion de l’Irak par la coalition occidentale en 2003. Elle a toujours soutenu, et les événements lui ont donné raison que l’invasion de l’Irak résoudrait peu de problèmes et en créerait de nouveaux. Son objectif en ce qui concerne l’Irak a été d’en préserver l’unité mais il est clair qu’elle essaie de maintenir de bonnes relations avec toutes les composantes qui constituent l’Irak d’aujourd’hui. C’est d’ailleurs cet objectif d’aider à assurer la stabilité de la région qui l’a poussée à un rapprochement avec la Syrie dont le but est également d’encourager cette dernière à intégrer la communauté internationale. Les deux pays en ont profité et la zone frontalière qui il y a à peine quelques années souffrait d’un retard économique considérable est maintenant la scène d’un essor sans précédent.

C’est donc avec les meilleures intentions que la Turquie a essayé de s’entremettre entre Israël et la Syrie. Malgré quelques succès initiaux qui ont pris la forme de négociations indirectes entre les deux parties, il n’a pas été possible d’arriver à un résultat concret. Il faut bien reconnaitre que d’autres que nous se sont cassés les dents en essayant d’aider à apporter la paix au Moyen-Orient.

En tout cas, dans tous les efforts qu’elle déploie, la Turquie a exactement les mêmes objectifs que l’Occident dont elle partage les valeurs. Tout ce qu’elle fait, elle le fait sans arrière-pensées, sans objectifs cachés et dans le seul but d’aider à stabiliser la région et réduire l’ampleur des conflits dent celle-ci souffre.

Il en va de même pour la crise engendrée par le programme nucléaire iranien. La Turquie s’oppose fermement à la prolifération d’armes nucléaires, particulièrement dans sa propre région. Elle partage cet objectif avec la communauté internationale. Tous les efforts qu’elle a déployés ont été concertés avec ses alliés européens et américains. Toutefois, en raison de la mauvaise expérience qu’elle a vécue avec l’Irak, elle ne croit pas en l’efficacité de sanctions économiques dont les retombées quelles qu’elles soient ont peu d’influence sur les preneurs de décision dans les pays qu’elles ont pour cibles. Cependant, en temps que membre responsable de la communauté internationale, la Turquie applique sans faille les sanctions votées par le Conseil de Sécurité de l’ONU, même si elle ne les a pas soutenues lorsque le vote a eu lieu. D’ailleurs, c’est parce que son rôle est apprécié par ses alliés, qu’ils ont accepté que la prochaine réunion entre ce qu’on appelle les P5+1 et l’Iran, prévue pour la fin de la semaine en cours, ait lieu à Istanbul.

Malgré toutes les turbulences que la région a traversée et les transformations dont elle a été la scène, l’orientation de la Turquie vers l’Occident n’en a pas été affectée. Depuis au moins la fin de la Deuxième Guerre Mondiale, la Turquie s’est fermement ancrée à l’occident dont elle partage les valeurs fondamentales. C’est cela qui l’a poussée à devenir membre fondateur du Conseil de l’Europe dont la tâche primordiale est d’œuvrer pour un meilleur respect des droits de l’homme. En ce moment même, la Turquie assure la Présidence tournante du Conseil des ministres de cette organisation et un de ses ressortissants a été élu Président de l’Assemblée parlementaire du même Conseil. La Turquie est également membre de l’OTAN et a toujours joué un rôle prépondérant dans la défense et la sécurité de l’Europe.

En fait, la seule organisation à l’échelle du continent dont la Turquie n’est pas encore membre est l’Union européenne. Et pourtant, nos relations avec l’Union et ses prédécesseurs remontent aux années 1950. Presque immédiatement après l’entrée en vigueur du Traité de Rome en 1958, la Turquie a déposé déjà en 1959 sa demande d’adhésion. L’Accord d’Association conclu en 1963 prévoyait l’adhésion comme objectif final. Son but était d’en faciliter l’atteinte.

Je ne vais pas vous infliger une présentation sur les hauts et les bas subis par les relations entre la Turquie et l’Union européenne pendant toute la période qui s’est écoulée depuis que ces relations ont débuté avec l’Accord d’Association de 1963. Le fait est qu’après de nombreuses turbulences, les négociations d’adhésion ont commencé en 2005. Lorsqu’elles ont commencé, le Conseil européen a bien souligné que quoique l’issue des négociations ne puisse pas être prévue d’avance, l’objectif commun était l’adhésion. Aussi longtemps que ces négociations n’auront pas échoué, que la Turquie n’aura pas renoncé à l’adhésion ou que le Conseil européen ne sera pas revenu sur sa décision, cet objectif reste inchangé.

Depuis 2005, la Turquie a ouvert les négociations sur treize des trente-cinq chapitres dans lesquels est repris l’Acquis communautaire et sur lequel la Turquie doit s’aligner. L’Union douanière qui lie la Turquie à l’Union européenne en vertu de nos accords d’association et dont le but était de faciliter l’adhésion en assurant l’intégration économique des deux parties a bien joué son rôle et l’économie turque a prouvé qu’elle était capable de relever les défis de l’adhésion. En effet, le taux de croissance de l’économie turque, plusieurs fois supérieur à la moyenne européenne est la preuve que celle-ci pourra sans trop de difficulté s’intégrer à l’Union dans les domaines non couverts par l’Union douanière. Il est clair que l’économie turque a un degré d’avancement supérieur à celui de plusieurs pays déjà membres de l’Union. Le système bancaire turc est en bien meilleure posture que ceux de plusieurs pays européens, à la suite de restructurations provoquées par une crise traversée il y a plus de dix ans. Ainsi la législation turque, beaucoup plus sévère que celle en vigueur dans d’autres pays européens, ne permet pas la prise de risques extrêmes comme cela s’est vu ailleurs.

Si les négociations pouvaient avancer sans interférence d’ordre politique, je ne doute pas qu’elles seraient déjà en phase d’aboutissement. Malheureusement, cela n’a pas été le cas. Le problème de Chypre et le manque de volonté de l’Union à surmonter cet obstacle empêchent les négociations d’avancer à la vitesse désirée.

Au début de l’année 2011, presque six ans après l’ouverture des négociations nous sommes encore bien loin d’atteindre notre objectif. Le nombre de chapitres non touchés par des blocages politiques est extrêmement limité. Nous venons de traverser une présidence de l’Union belge qui malgré tous les efforts déployés par elle, et pour lesquels nous sommes reconnaissants, n’a permis l’ouverture d’aucun chapitre. A ce rythme, il est clair que nous n’aboutirons jamais.

Il n’est donc pas surprenant de voir l’opinion turque perdre patience et courage. Une majorité de l’opinion continue à soutenir l’adhésion mais ceux qui croient qu’elle aura vraiment lieu sont en nombre inférieur. Curieusement, le contraire s’observe dans les pays membres de l’Union où seule une minorité soutient l’adhésion de la Turquie mais la majorité croit qu’elle aura lieu quand même.

Il est également clair que la situation actuelle en Europe n’est pas favorable à l’adhésion, surtout lorsqu’il s’agit d’un grand pays tel que la Turquie. Les difficultés rencontrées dans l’absorption des pays admis ces dernières années, la crise financière et économique, et d’autres raisons encore ont retourné l’opinion européenne contre l’élargissement pourtant perçu comme un des grands succès de l’Union européenne. Tout cela n’est que passager et il est extrêmement important que nous puissions garder l’œil sur l’objectif final pendant la période assez difficile que nous sommes en train de traverser.

En tout cas, tout cela est bien dommage. J’ai essayé de démontrer que la Turquie partage dans sa région qui est éminemment importante pour l’Union les mêmes objectifs que cette dernière. Elle travaille avec l’Union et ses autres alliés pour assurer les mêmes objectifs. Elle ne constitue pas un fardeau mais un atout pour l’Union. Il faut donc que cette dernière se secoue et se penche avec plus de vigueur sur ce dossier afin de le débloquer et le faire avancer dans l’intérêt de tous.